Retrouvez la lettre dans son entièreté, illustrée des photographies choisies à la fin de cet article.
Coordination éditoriale
Camille Viala Rouy
Auteurs des textes
– Gwenola Furic, conservatrice-restauratrice du patrimoine photographique
– Camille Viala Rouy, cheffe de projet et responsable du fonds photographique Alix, mairie de Bagnères-de-Bigorre
Institutions de conservation
– Archives départementales des Bouches-du-Rhône
– Archives départementales du Calvados
– Archives départementales de l’Orne
– Archives départementales des Pyrénées-Orientales
– Archives départementales de la Seine-Saint-Denis
– Archives de Dunkerque – Centre de la Mémoire Urbaine d’Agglomération
– Musée Curie (UAR 6425 CNRS/Institut Curie)
Première et quatrième de couverture
Benjamin Bauby (1831-1898), [Vue de la statue de François Arago à Estagel
(Pyrénées-Orientales)], 1865. Négatif sur verre au collodion humide, 21 × 26 cm. 70 Fi 119.
Collection photographique de la famille Bauby, © Archives départementales des
Pyrénées-Orientales.
n°1. MAI-JUIN 2024
CURIOSITÉS PHOTOGRAPHIQUES – P U N C T U M
La lettre bimestrielle du groupe de travail Archives photographiques de l’Association des archivistes français
É D I T O
Cette lettre bimestrielle a pour vocation de valoriser les fonds et collections photographiques conservés dans les dépôts d’archives, autour d’une thématique commune et en donnant la parole aux archivistes. Ce projet d’édition numérique naît d’une volonté de mettre en lumière la diversité et la richesse des corpus photographiques des collections publiques et privées en réunissant des images dans le cadre d’un projet de valorisation commun et transversal. P U N C T U M porte une attention particulière à la matérialité de l’objet photographique et aux notions de savoir-faire, de producteurs et d’usages.
Pour chaque numéro, P U N C T U M réunit archivistes et acteurs du monde de la photographie afin de faire dialoguer les disciplines et les fonds photographiques au regard des photographies proposées par les institutions de conservations associées. Dans ce premier numéro, une archiviste et une conservatrice-restauratrice de photographies croisent leur regard sur un corpus d’images réunies autour de l’idée de « curiosités photographiques ».
« C’est par le studium que je m’intéresse à beaucoup de photographies, soit que je les reçoive comme des témoignages politiques, soit que je les goûte comme de bons tableaux historiques car c’est culturellement (cette connotation est présente dans le studium) que je participe aux figures, aux mines, aux gestes, aux décors, aux actions. Le second élément vient casser (ou scander) le studium. Cette fois, ce n’est pas moi qui vais le chercher (comme j’investis de ma conscience souveraine le champ du studium), c’est lui qui part de la scène comme une flèche, et vient me percer. Un mot existe en latin pour désigner cette blessure, cette piqûre, cette marque faite par un instrument pointu ; ce mot m’irait d’autant mieux qu’il renvoie aussi à l’idée de ponctuation et que les photos dont je parle sont en effet comme ponctuées, parfois même mouchetées, de ces points sensibles ; précisément, ces marques, ces blessures sont des points. Ce second élément qui vient déranger le studium, je l’appellerai donc punctum ; car punctum, c’est aussi : piqûre, petit trou, petite tache, petite coupure – et aussi coup de dés. Le punctum d’une photo, c’est ce hasard qui, en elle, me point (mais aussi me meurtrit, me poigne. »
Roland Barthes, La chambre claire. Note sur la photographie, Gallimard-Le Seuil, 1980.
L’avez-vous reconnu ? Comme un écho aux origines du médium photographique, le portrait de François Arago (1786-1853) trône fièrement en première de couverture de cette lettre P U N C T U M dédiée aux « curiosités photographiques ». En lettres capitales la mention « F. ARAGO » inscrite au cœur de la couche photographique met à l’honneur cet illustre astronome, physicien et homme d’État français, qui présenta devant l’Académie des Sciences le 7 janvier 1839 l’invention de Daguerre. En observant de plus près, se dévoile l’inscription « Photo » et ce processus de grattage réalisé par l’auteur, certainement en prévision du tirage ? Si certaines altérations de la couche photographique sont causées par l’épreuve du temps, certaines sont aussi intimement liées au processus de fabrication de l’image et aux intentions du ou des producteur(s) de photographies.
Dans ce premier numéro, P U N C T U M présente des photographies issues de fonds d’archives essentiellement privés, où chaque ensemble témoigne d’une histoire de collecte et d’un historique de conservation qui lui est propre. Des photographies aux producteurs, usages, supports et procédés protéiformes mais qui racontent pourtant la même histoire : celle d’un destin sensible révélant toute la beauté et la fragilité de leur matérialité en éveillant notre curiosité.
Des objets sensibles, délicats, dont l’émulsion témoigne du temps passé et qui offrent de nouvelles clés de lecture sur leur histoire, comme une mémoire vive, tachetée, colorée de leur parcours jusqu’à nos jours. C’est en portant une attention particulière à cette matière et plus largement à l’intention de l’auteur dans l’acte photographique, qu’il nous est donné de voir, de comprendre et de situer chronologiquement ces objets photographiques.
L’uniformisation de la couche photosensible, l’irrégularité dans la découpe du verre, les petites imperfections du support et de la matière sont autant d’éléments primaires qui font histoire, autant de curiosités qui guident le conservateur-restaurateur, l’archiviste et l’historien dans la conservation et l’écriture d’une histoire de la photographie.
Camille Viala Rouy
Le texte d’appel de cette première lettre du groupe de travail sur les archives photographique évoquait, outre sa matérialité, les signes de la dégradation de l’objet photographique. À y réfléchir, je me dis que l’on pourrait glisser du mot « dégradation » vers le mot « altération », c’est-à-dire d’une chose négative, évoquant l’indignité, la perte de valeur, l’affaiblissement, à une connotation plus nuancée, qui peut certes évoquer la dégradation, mais aussi, de façon plus neutre, la modification, le devenir autre. Ce petit glissement terminologique pourrait amener à mieux accepter les accidents, les dommages (tout en les accompagnant, en essayant bien sûr, dans le contexte de leur conservation patrimoniale, de les éviter, de les minimiser, voire d’y remédier lorsque c’est possible et souhaitable), et d’acter que ces altérations sont toujours signifiantes : il s’est passé quelque chose.
Les photographies sont très fragiles. Elles peuvent s’abîmer autant parce qu’on les néglige à un moment de leur histoire – comme dans le cas de cette photographie de vacanciers sur la plage, oubliée peut-être quelques décennies dans un grenier, dont l’émulsion, malmenée par les variations du climat, se détache du support, la rendant à la fois flottante, presque immatérielle, et problématique matériellement – que parce qu’on les chérit et qu’on veut ardemment les sauver – le portrait sur autochrome d’Irène Joliot-Curie, cassé dans un déménagement, a été victime d’une tentative de « restauration » inappropriée. Les supports matériels des images photographiques portent aussi la marque des nombreuses évolutions et pratiques d’atelier qui émaillent toute l’histoire de ce médium sous son angle technique : essais, recherches de matériaux, échecs, ou bricolages. Ainsi, on peut déplorer que la gouache rouge de masquage s’écaille, ou que les supports plastiques soient détériorés au point que l’on doive parfois éliminer ce paquet collant de négatifs nitrates, malgré le visage de bébé qui plane, presque déjà fantôme, à la surface. Mais parfois il ne s’agit que de petits arrangements avec les négatifs, comme ce grattage à vif de l’émulsion, qui est un détourage réalisé pour que la statue d’Arago apparaisse sur un fond blanc sur le tirage.
Parfois, au-delà du sens de ces altérations, il se produit des collusions involontaires, poétiques ou prémonitoires : ici, un mouchetage de micro-organismes se marie avec le vent dans les rubans et les robes longues pour devenir une pluie de confettis, là, le chaos de la gélatine hydrolysée semble préfigurer un accident automobile, ici des taches quelque peu psychédéliques font planer la menace du risque industriel, enfin encore,cette tentative de réparation d’un autochrome, brisé en plein cœur, m’évoque l’enfance blessée.
Devant les altérations, il peut y avoir aussi parfois de la perplexité, voire de l’inquiétude, lors de cas très problématiques. Que faire de ces objets lorsqu’ils sont au bord de la disparition, voire qu’ils représentent un danger pour la conservation, non seulement d’eux-mêmes, mais aussi du reste des collections ? Les éliminer, n’est-ce pas une seconde mort, définitive, pour les sujets qui y sont représentés ? Quelle perte cela représente-t-il pour l’Histoire ? Quel poids, le choix de ne pas les conserver, même si c’est une décision dictée par la raison ? C’est ici que le temps de la réflexion et du partage de points de vue s’impose, afin de prendre des décisions de conservation raisonnées, argumentées et documentées, au cas par cas, pour ces curieux objets photographiques, qui, malgré leur complexité, ou grâce à elle, souvent nous poignent.
Gwenola Furic
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Quelques références bibliographiques
Cartier-Bresson, A. (directrice de publication). Le vocabulaire technique de la photographie, Paris/Marval (France), Paris musées, 2008. 495 p.
Lavédrine, B., J.-P. Gandolfo et S. Monod. Les collections photographiques, Guide de conservation préventive, Paris (France), ARSAG, 2000. 311 p.
Lavédrine, B., J.-P. Gandolfo. (re)Connaître et conserver les photographies anciennes, Paris (France), Comité des travaux historiques et scientifiques, 2009. 336 p.
Lebart, L. , Mold is beautiful, Poursuite éditions, 2015, 40 p.