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P U N C T U M n°1 (mai-juin 2024)

Accessible à tous

Publié le 09 mai 2024

Retrouvez la lettre dans son entièreté, illustrée des photographies choisies à la fin de cet article.

Coordination éditoriale

Camille Viala Rouy

Auteurs des textes

 Gwenola Furic, conservatrice-restauratrice du patrimoine photographique
 Camille Viala Rouy, cheffe de projet et responsable du fonds photographique Alix, mairie de Bagnères-de-Bigorre

Institutions de conservation

 Archives départementales des Bouches-du-Rhône
 Archives départementales du Calvados
 Archives départementales de l’Orne
 Archives départementales des Pyrénées-Orientales
 Archives départementales de la Seine-Saint-Denis
 Archives de Dunkerque – Centre de la Mémoire Urbaine d’Agglomération
 Musée Curie (UAR 6425 CNRS/Institut Curie)

Première et quatrième de couverture

Benjamin Bauby (1831-1898), [Vue de la statue de François Arago à Estagel
(Pyrénées-Orientales)], 1865. Négatif sur verre au collodion humide, 21 × 26 cm. 70 Fi 119.
Collection photographique de la famille Bauby, © Archives départementales des
Pyrénées-Orientales.


n°1. MAI-JUIN 2024

CURIOSITÉS PHOTOGRAPHIQUES – P U N C T U M
La lettre bimes­trielle du groupe de tra­vail Archives pho­to­gra­phi­ques de l’Association des archi­vis­tes fran­çais

É D I T O

Cette lettre bimes­trielle a pour voca­tion de valo­ri­ser les fonds et col­lec­tions pho­to­gra­phi­ques conser­vés dans les dépôts d’archi­ves, autour d’une thé­ma­ti­que com­mune et en don­nant la parole aux archi­vis­tes. Ce projet d’édition numé­ri­que naît d’une volonté de mettre en lumière la diver­sité et la richesse des corpus pho­to­gra­phi­ques des col­lec­tions publi­ques et pri­vées en réu­nis­sant des images dans le cadre d’un projet de valo­ri­sa­tion commun et trans­ver­sal. P U N C T U M porte une atten­tion par­ti­cu­lière à la maté­ria­lité de l’objet pho­to­gra­phi­que et aux notions de savoir-faire, de pro­duc­teurs et d’usages.


Pour chaque numéro, P U N C T U M réunit archi­vis­tes et acteurs du monde de la pho­to­gra­phie afin de faire dia­lo­guer les dis­ci­pli­nes et les fonds pho­to­gra­phi­ques au regard des pho­to­gra­phies pro­po­sées par les ins­ti­tu­tions de conser­va­tions asso­ciées. Dans ce pre­mier numéro, une archi­viste et une conser­va­trice-res­tau­ra­trice de pho­to­gra­phies croi­sent leur regard sur un corpus d’images réu­nies autour de l’idée de « curio­si­tés pho­to­gra­phi­ques ».


« C’est par le stu­dium que je m’inté­resse à beau­coup de pho­to­gra­phies, soit que je les reçoive comme des témoi­gna­ges poli­ti­ques, soit que je les goûte comme de bons tableaux his­to­ri­ques car c’est cultu­rel­le­ment (cette conno­ta­tion est pré­sente dans le stu­dium) que je par­ti­cipe aux figu­res, aux mines, aux gestes, aux décors, aux actions. Le second élément vient casser (ou scan­der) le stu­dium. Cette fois, ce n’est pas moi qui vais le cher­cher (comme j’inves­tis de ma cons­cience sou­ve­raine le champ du stu­dium), c’est lui qui part de la scène comme une flèche, et vient me percer. Un mot existe en latin pour dési­gner cette bles­sure, cette piqûre, cette marque faite par un ins­tru­ment pointu ; ce mot m’irait d’autant mieux qu’il ren­voie aussi à l’idée de ponc­tua­tion et que les photos dont je parle sont en effet comme ponc­tuées, par­fois même mou­che­tées, de ces points sen­si­bles ; pré­ci­sé­ment, ces mar­ques, ces bles­su­res sont des points. Ce second élément qui vient déran­ger le stu­dium, je l’appel­le­rai donc punc­tum ; car punc­tum, c’est aussi : piqûre, petit trou, petite tache, petite cou­pure – et aussi coup de dés. Le punc­tum d’une photo, c’est ce hasard qui, en elle, me point (mais aussi me meur­trit, me poigne. »
Roland Barthes, La cham­bre claire. Note sur la pho­to­gra­phie, Gallimard-Le Seuil, 1980.


L’avez-vous reconnu ? Comme un écho aux ori­gi­nes du médium pho­to­gra­phi­que, le por­trait de François Arago (1786-1853) trône fiè­re­ment en pre­mière de cou­ver­ture de cette lettre P U N C T U M dédiée aux « curio­si­tés pho­to­gra­phi­ques ». En let­tres capi­ta­les la men­tion « F. ARAGO » ins­crite au cœur de la couche pho­to­gra­phi­que met à l’hon­neur cet illus­tre astro­nome, phy­si­cien et homme d’État fran­çais, qui pré­senta devant l’Académie des Sciences le 7 jan­vier 1839 l’inven­tion de Daguerre. En obser­vant de plus près, se dévoile l’ins­crip­tion « Photo » et ce pro­ces­sus de grat­tage réa­lisé par l’auteur, cer­tai­ne­ment en pré­vi­sion du tirage ? Si cer­tai­nes alté­ra­tions de la couche pho­to­gra­phi­que sont cau­sées par l’épreuve du temps, cer­tai­nes sont aussi inti­me­ment liées au pro­ces­sus de fabri­ca­tion de l’image et aux inten­tions du ou des pro­duc­teur(s) de pho­to­gra­phies.


Dans ce pre­mier numéro, P U N C T U M pré­sente des pho­to­gra­phies issues de fonds d’archi­ves essen­tiel­le­ment privés, où chaque ensem­ble témoi­gne d’une his­toire de col­lecte et d’un his­to­ri­que de conser­va­tion qui lui est propre. Des pho­to­gra­phies aux pro­duc­teurs, usages, sup­ports et pro­cé­dés pro­téi­for­mes mais qui racontent pour­tant la même his­toire : celle d’un destin sen­si­ble révé­lant toute la beauté et la fra­gi­lité de leur maté­ria­lité en éveillant notre curio­sité.


Des objets sen­si­bles, déli­cats, dont l’émulsion témoi­gne du temps passé et qui offrent de nou­vel­les clés de lec­ture sur leur his­toire, comme une mémoire vive, tache­tée, colo­rée de leur par­cours jusqu’à nos jours. C’est en por­tant une atten­tion par­ti­cu­lière à cette matière et plus lar­ge­ment à l’inten­tion de l’auteur dans l’acte pho­to­gra­phi­que, qu’il nous est donné de voir, de com­pren­dre et de situer chro­no­lo­gi­que­ment ces objets pho­to­gra­phi­ques.


L’uni­for­mi­sa­tion de la couche pho­to­sen­si­ble, l’irré­gu­la­rité dans la découpe du verre, les peti­tes imper­fec­tions du sup­port et de la matière sont autant d’éléments pri­mai­res qui font his­toire, autant de curio­si­tés qui gui­dent le conser­va­teur-res­tau­ra­teur, l’archi­viste et l’his­to­rien dans la conser­va­tion et l’écriture d’une his­toire de la pho­to­gra­phie.


Camille Viala Rouy

Le texte d’appel de cette pre­mière lettre du groupe de tra­vail sur les archi­ves pho­to­gra­phi­que évoquait, outre sa maté­ria­lité, les signes de la dégra­da­tion de l’objet pho­to­gra­phi­que. À y réflé­chir, je me dis que l’on pour­rait glis­ser du mot « dégra­da­tion » vers le mot « alté­ra­tion », c’est-à-dire d’une chose néga­tive, évoquant l’indi­gnité, la perte de valeur, l’affai­blis­se­ment, à une conno­ta­tion plus nuan­cée, qui peut certes évoquer la dégra­da­tion, mais aussi, de façon plus neutre, la modi­fi­ca­tion, le deve­nir autre. Ce petit glis­se­ment ter­mi­no­lo­gi­que pour­rait amener à mieux accep­ter les acci­dents, les dom­ma­ges (tout en les accom­pa­gnant, en essayant bien sûr, dans le contexte de leur conser­va­tion patri­mo­niale, de les éviter, de les mini­mi­ser, voire d’y remé­dier lors­que c’est pos­si­ble et sou­hai­ta­ble), et d’acter que ces alté­ra­tions sont tou­jours signi­fian­tes : il s’est passé quel­que chose.

Les pho­to­gra­phies sont très fra­gi­les. Elles peu­vent s’abîmer autant parce qu’on les néglige à un moment de leur his­toire – comme dans le cas de cette pho­to­gra­phie de vacan­ciers sur la plage, oubliée peut-être quel­ques décen­nies dans un gre­nier, dont l’émulsion, mal­me­née par les varia­tions du climat, se déta­che du sup­port, la ren­dant à la fois flot­tante, pres­que imma­té­rielle, et pro­blé­ma­ti­que maté­riel­le­ment – que parce qu’on les chérit et qu’on veut ardem­ment les sauver – le por­trait sur auto­chrome d’Irène Joliot-Curie, cassé dans un démé­na­ge­ment, a été vic­time d’une ten­ta­tive de « res­tau­ra­tion » inap­pro­priée. Les sup­ports maté­riels des images pho­to­gra­phi­ques por­tent aussi la marque des nom­breu­ses évolutions et pra­ti­ques d’ate­lier qui émaillent toute l’his­toire de ce médium sous son angle tech­ni­que : essais, recher­ches de maté­riaux, échecs, ou bri­co­la­ges. Ainsi, on peut déplo­rer que la goua­che rouge de mas­quage s’écaille, ou que les sup­ports plas­ti­ques soient dété­rio­rés au point que l’on doive par­fois éliminer ce paquet col­lant de néga­tifs nitra­tes, malgré le visage de bébé qui plane, pres­que déjà fan­tôme, à la sur­face. Mais par­fois il ne s’agit que de petits arran­ge­ments avec les néga­tifs, comme ce grat­tage à vif de l’émulsion, qui est un détou­rage réa­lisé pour que la statue d’Arago appa­raisse sur un fond blanc sur le tirage.

Parfois, au-delà du sens de ces alté­ra­tions, il se pro­duit des col­lu­sions invo­lon­tai­res, poé­ti­ques ou pré­mo­ni­toi­res : ici, un mou­che­tage de micro-orga­nis­mes se marie avec le vent dans les rubans et les robes lon­gues pour deve­nir une pluie de confet­tis, là, le chaos de la géla­tine hydro­ly­sée semble pré­fi­gu­rer un acci­dent auto­mo­bile, ici des taches quel­que peu psy­ché­dé­li­ques font planer la menace du risque indus­triel, enfin encore,cette ten­ta­tive de répa­ra­tion d’un auto­chrome, brisé en plein cœur, m’évoque l’enfance bles­sée.


Devant les alté­ra­tions, il peut y avoir aussi par­fois de la per­plexité, voire de l’inquié­tude, lors de cas très pro­blé­ma­ti­ques. Que faire de ces objets lorsqu’ils sont au bord de la dis­pa­ri­tion, voire qu’ils repré­sen­tent un danger pour la conser­va­tion, non seu­le­ment d’eux-mêmes, mais aussi du reste des col­lec­tions ? Les éliminer, n’est-ce pas une seconde mort, défi­ni­tive, pour les sujets qui y sont repré­sen­tés ? Quelle perte cela repré­sente-t-il pour l’Histoire ? Quel poids, le choix de ne pas les conser­ver, même si c’est une déci­sion dictée par la raison ? C’est ici que le temps de la réflexion et du par­tage de points de vue s’impose, afin de pren­dre des déci­sions de conser­va­tion rai­son­nées, argu­men­tées et docu­men­tées, au cas par cas, pour ces curieux objets pho­to­gra­phi­ques, qui, malgré leur com­plexité, ou grâce à elle, sou­vent nous poi­gnent.


Gwenola Furic


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Quelques réfé­ren­ces biblio­gra­phi­ques
Cartier-Bresson, A. (direc­trice de publi­ca­tion). Le voca­bu­laire tech­ni­que de la pho­to­gra­phie, Paris/Marval (France), Paris musées, 2008. 495 p.
Lavédrine, B., J.-P. Gandolfo et S. Monod. Les col­lec­tions pho­to­gra­phi­ques, Guide de conser­va­tion pré­ven­tive, Paris (France), ARSAG, 2000. 311 p.
Lavédrine, B., J.-P. Gandolfo. (re)Connaître et conser­ver les pho­to­gra­phies ancien­nes, Paris (France), Comité des tra­vaux his­to­ri­ques et scien­ti­fi­ques, 2009. 336 p.
Lebart, L. , Mold is beau­ti­ful, Poursuite éditions, 2015, 40 p.