Association des archivistes francais
 

Archiviste au Centre Historique des Archives nationales

Propos de Christine Nougaret, conservateur général du patrimoine, responsable de la section archives privées, recueillis en 2005

Christine NOUGARET   vendredi 1er juillet 2005
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1. Comment avez-vous voulu devenir archiviste ?

J’ai eu le goût de l’Histoire dès mon plus jeune âge. J’ai fait des études lit­té­rai­res, puis après deux ans de classe pré­pa­ra­toire, je suis entrée à l’Ecole natio­nale des Chartes. J’hési­tais alors entre le monde des biblio­thè­ques et celui des archi­ves, mais c’est au cours de ma sco­la­rité, lors d’un stage aux Archives dépar­te­men­ta­les du Calvados, que j’ai vrai­ment vu ce qu’était le métier d’archi­viste. L’équipe était très sym­pa­thi­que, moti­vée et m’a donné l’image d’un métier d’une grande diver­sité, d’un métier d’action. Il y a une dimen­sion de « décou­vreur » dans le métier d’archi­viste, qui m’a beau­coup plu.

2. Quel a été votre parcours professionnel ?

Après mes qua­tre ans à l’Ecole des Chartes, j’ai tout de suite com­mencé sur le ter­rain, comme direc­trice des Archives muni­ci­pa­les de Nantes. J’ai suivi un pro­jet de démé­na­ge­ment, j’ai lancé un pro­gramme de col­lecte des archi­ves (il y avait 130 ans de dos­siers muni­ci­paux à archi­ver) et d’ins­tru­ments de recher­che, une poli­ti­que d’action cultu­relle… Il y avait beau­coup à faire à l’échelle d’une ville, et puis, dans le contexte des débuts de la décen­tra­li­sa­tion, cela impli­quait de nou­vel­les rela­tions avec les élus locaux… C’était très for­ma­teur.

Je suis res­tée 9 ans dans ce ser­vice, puis j’ai eu un deuxième poste, très dif­fé­rent, à la Direction des archi­ves de France. J’étais conser­va­teur au ser­vice tech­ni­que, ser­vice qui était chargé d’effec­tuer des mis­sions de contrôle scien­ti­fi­que et tech­ni­que auprès des archi­ves ter­ri­to­ria­les, pour le compte de l’Etat. C’était très dif­fé­rent des neuf ans de pra­ti­que que j’avais eu aupa­ra­vant, la mis­sion étant davan­tage tour­née vers la théo­rie archi­vis­ti­que, la régle­men­ta­tion…

Dans ce cadre, j’ai été ame­née à réflé­chir sur les ins­tru­ments de recher­che (outils décri­vant un ensem­ble de docu­ments d’archi­ves, pour les faire connaî­tre aux lec­teurs), et j’ai par­ti­cipé à la rédac­tion de plu­sieurs ouvra­ges. J’ai également été char­gée de tra­vailler au sein d’un groupe du Conseil International des archi­ves sur les nor­mes de des­crip­tion archi­vis­ti­que. Nous avions à pro­duire une norme inter­na­tio­nale, en anglais, véri­ta­ble défi pour moi. J’avais donc des mis­sions à l’étranger, qui m’ont offert une ouver­ture au monde que je ne soup­çon­nais pas ; ce fut un enri­chis­se­ment intel­lec­tuel impor­tant. Cela fait par­tie des sur­pri­ses de ce métier, je n’avais pas ima­giné, en com­men­çant ma car­rière, avoir des mis­sions de ce type.

Par ailleurs, on m’a également demandé de faire des for­ma­tions, au sein de la Direction des archi­ves de France, à l’Ecole du Patrimoine (aujourd’hui Institut National du Patrimoine), puis à l’Ecole des Chartes, où je suis main­te­nant pro­fes­seur asso­cié.

Par la suite, on m’a confié la res­pon­sa­bi­lité du CARAN (Centre d’accueil et de recher­che des Archives Nationales), avec un rôle de mana­ge­ment impor­tant, puis­que c’était un ser­vice de cent per­son­nes, accueillant trois cent lec­teurs par jour.

Je suis ensuite retour­née à la Direction des archi­ves de France, où je me suis occu­pée des rela­tions inter­na­tio­na­les : je devais coor­don­ner des pro­jets de coo­pé­ra­tion. J’y suis res­tée dix-huit mois seu­le­ment car je vou­lais retour­ner sur le « ter­rain ». En 1999, on m’a pro­posé de repren­dre la sec­tion des archi­ves pri­vées (archi­ves de per­son­nes, de famil­les, de par­tis poli­ti­ques, d’asso­cia­tions et de presse, d’inté­rêt natio­nal) du Centre Historique des Archives Nationales (CHAN), sec­tion qui était mena­cée de dis­pa­ri­tion. Nous avons recons­ti­tué le ser­vice et monté une équipe de huit per­son­nes. Ici je retrouve pres­que toute la chaîne archi­vis­ti­que, avec la col­lecte des docu­ments, leur trai­te­ment, leur com­mu­ni­ca­tion au public.

3. Pouvez-vous nous décrire votre travail au quotidien ?

Les fonds de la sec­tion des archi­ves pri­vées vont du Moyen-Age à nos jours, et, bien qu’étant pri­vés, ils doi­vent avoir un inté­rêt natio­nal. Mes mis­sions sont les sui­van­tes : je dois tout d’abord pros­pec­ter pour col­lec­ter des fonds, je suis ainsi en rela­tion avec des pro­prié­tai­res d’archi­ves. Je dois négo­cier des contrats avec eux, pour déter­mi­ner les moda­li­tés sui­vant les­quel­les ils nous confient leurs archi­ves. Il y a également tout un tra­vail juri­di­que, pour le suivi de ces contrats, notam­ment quand les fonds pas­sent aux héri­tiers des per­son­nes qui les ont dépo­sés.

Je suis aussi char­gée d’enri­chir les col­lec­tions du CHAN par achat. Il faut que je repère les docu­ments inté­res­sants dans les cata­lo­gues des ven­tes qui ont lieu en France et à l’étranger. Lorsque je pense qu’un docu­ment doit être acheté par la Direction des archi­ves de France, je dois four­nir un rap­port pour jus­ti­fier cet achat.

Et bien sûr, je dois enca­drer une équipe, autour de ses mis­sions de clas­se­ment, d’inven­taire, de réponse aux deman­des des cher­cheurs… Nous som­mes également très impli­qués dans des pro­jets scien­ti­fi­ques en col­la­bo­ra­tion avec l’uni­ver­sité, le CNRS…

La sec­tion des archi­ves pri­vées conserve de nom­breux fonds remar­qua­bles. Les archi­ves de la mai­son de France, tout d’abord, fonds de près d’un kilo­mè­tre, le plus gros de la sec­tion. Il s’agit des archi­ves de la famille d’Orléans, de Louis-Philippe jusqu’au Comte de Paris. Nous avons également les archi­ves de la famille Napoléon. Ces deux fonds sont « mix­tes », ils ont à la fois un carac­tère public (ils com­pren­nent des archi­ves de gou­ver­nants), et un carac­tère privé, puisqu’il s’agit d’archi­ves fami­lia­les. Nous recher­chons en prio­rité les archi­ves poli­ti­ques. Nous avons également des archi­ves d’his­to­riens, c’est ainsi que récem­ment nous ont été don­nées les archi­ves de l’his­to­rienne Madeleine Rebérioux, spé­cia­liste de Jean Jaurès.

4. Qu’est-ce qui vous plaît dans votre métier ?

Ce qui me plaît, c’est la grande diver­sité de ce métier, et l’ouver­ture à de nom­breux sujets. On apprend tous les jours, c’est impres­sion­nant : les archi­ves elles-mêmes sont tel­le­ment com­plexes, pour les com­pren­dre, il faut tou­jours appren­dre. Le défi intel­lec­tuel est per­ma­nent et sti­mu­lant ce qui me ravit car je n’aurais pas aimé avoir un métier rou­ti­nier !

5. Quels sont pour vous les principaux enjeux pour la profession d’archiviste à l’avenir ?

Je vous parle en tant que mem­bre d’une des « bran­ches » du métier d’archi­viste. Conservateur du patri­moine, notre mis­sion est de col­lec­ter ce qui va cons­ti­tuer des archi­ves défi­ni­ti­ves. Or nous som­mes à un « tour­nant de civi­li­sa­tion » : la culture de l’écrit se perd, et pour­tant il va fal­loir conti­nuer à conser­ver les archi­ves his­to­ri­ques, mais sur­tout veiller à ce qu’elles res­tent com­pré­hen­si­bles dans le futur. Les archi­ves électroniques sont impor­tan­tes, mais il ne faut pas oublier les archi­ves tra­di­tion­nel­les, que de moins en moins de gens seront en mesure de com­pren­dre. En tant que conser­va­teurs du patri­moine, nous nous devons de pas­ser le témoin aux géné­ra­tions futu­res. Il faut à la fois gérer le quo­ti­dien, mais aussi se pro­je­ter dans l’ave­nir.

C’est un gros défi pour un pays comme la France, qui conserve des cen­tai­nes de kilo­mè­tres d’archi­ves his­to­ri­ques : il faut que l’on conti­nue à pou­voir les exploi­ter.

6. Quelle est selon vous la place de l’archiviste au sein d’une organisation ? d’un pays ?

Le rôle patri­mo­nial des conser­va­teurs est cru­cial, car nous som­mes « gar­diens de l’héri­tage natio­nal », à tra­vers les siè­cles. L’archi­viste a un rôle de pas­seur : sa mis­sion n’est pas sta­ti­que, il y a tout un aspect « veille » et « pros­pec­tion ». Nous devons en effet être capa­bles d’enri­chir ce patri­moine, à par­tir de tout ce qui se pro­duit actuel­le­ment. Il faut se bat­tre tous les jours pour le pré­ser­ver, avec des moyens qui ne sont pas tou­jours à la hau­teur des besoins. Mais je reste opti­miste, et la cons­truc­tion du nou­veau cen­tre des Archives de Pierrefitte-sur- Seine pour les Archives natio­na­les cons­ti­tue véri­ta­ble­ment un espoir.

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